Tateh, l’éco-bâtisseur de la Hamada

18-01-2018
Tarik Hafid

Bénéficiaire d’une bourse du programme de mobilité dans l’enseignement supérieur Erasmus Mundus, Tateh Lahbib Braïka a suivi des études en efficience énergétique à l’Université de Las Palmas de Gran Canaria dans les Iles Canaries. Son master en poche, il est retourné dans les camps de réfugiés sahraouis, dans le sud-ouest de l’Algérie, pour développer un nouveau concept de construction écologique, résistant et peu onéreux grâce à des bouteilles de plastique.

El Batoul Mohamed est fière de sa nouvelle maisonnette. Elle s’y sent en sécurité avec son fils Abdelmadjid âgé de 17 ans, non-voyant de naissance. El Batoul et Abdelmadjid sont sahraouis. Et comme des dizaines de milliers de Saharouis, ils vivent dans des camps de réfugiés de Tindouf, région située à 1900 km au sud-ouest d’Alger, près des frontières du Sahara Occidental et de la Mauritanie. Le climat de la Hamada de Tindouf est d’une rudesse extrême : des températures qui atteignent les 60°celsius en été, des nuits glaciales en hiver et des tempêtes de sable destructrices.

Ces maisonnettes de 4 m², de forme circulaire, il n’en existe que vingt-cinq dans la région. Mouilamine Salha a elle aussi bénéficié de l’une d’elles. A la tête d’une famille très pauvre, elle explique que sa vie a totalement changé depuis qu’elle y habite. « Nous restons ici durant les heures les plus chaudes de la journée. La température y est plus clémente. Par le passé, nous avions très peur lorsque le vent se levait. Maintenant nous sommes en sécurité et nous accueillons même nos voisines lors des tempêtes ». En fait, ces maisonnettes sont bien singulières car leurs murs sont faits de bouteilles en plastique !

Les frères Erasmus

A 28 ans, Tateh Lahbib Braïka est le concepteur et le constructeur de ces maisons. Il a été surnommé par les réfugiés du camp d’Aousserd « le fou aux bouteilles ». « Mes voisins étaient étonnés de me voir fouiller dans les poubelles pour récupérer les bouteilles », dit-il avec ironie. Comme la grande majorité des enfants Sahraouis, le parcours scolaire de Tateh a débuté dans les camps pour se poursuivre en Algérie. « Après avoir obtenu mon baccalauréat en 2009, je me suis inscrit à l’université de Msila (ville des hauts-plateaux située à 250 km au sud-est d’Alger), où j’ai obtenu une licence en Energies renouvelables. Mon diplôme en poche, j’ai envoyé des demandes à plusieurs universités européennes afin de poursuivre mes études dans ce domaine ».

Lors de ses recherches, il apprend l’existence du programme Erasmus Mundus de l’Union européenne. « Pour moi c’était une opportunité en or car cette année-là Erasmus décidait d’accorder des bourses d’études aux réfugiés résidents en Afrique du Nord. Mon frère Bella et moi avons envoyé nos candidatures à plusieurs universités et elles ont été retenues par l’Universidad de Las Palmas de Gran Canaria dans les Iles Canaries. Bella a été accepté pour faire un master en interprétariat et moi un master en efficience énergétique. Nous étions donc les premiers réfugiés Sahraouis à bénéficier du programme Erasmus Mundus! », note Tateh avec fierté.

Erasmus Mundus lui a permis de faire des « études passionnantes ». « J’ai découvert un nouveau monde, de nouvelles méthodes de travail et une nouvelle façon de réfléchir pour trouver des solutions aux problématiques. Ce qui pouvait paraître impossible à concrétiser est devenu accessible par le simple fait d’appliquer certaines méthodologies. Cette année d’étude a également été une très riche sur le plan humain car j’ai rencontré des étudiants de différentes nationalités et donc de différentes cultures. C’est une belle aventure humaine ».

Erasmus a également permis à son frère Bella d’acquérir une base solide. Il poursuit actuellement un master en Résolution des conflits dans une université américaine. Pour la petite histoire, Laaroussi, leur plus jeune frère a lui aussi décroché une bourse grâce à ce programme et a obtenu un master en lettres modernes à l’université de Madrid.

Une maison pour ma grand-mère

Une fois revenu dans les camps de Tindouf, Tateh se retrouve confronté à la dure réalité des réfugiés. « Nous sommes des milliers de jeunes, bardés de diplômes, à chômer sous le soleil de la Hamada. Il y a très peu de travail dans les camps. Mais j’ai refusé de me résigner, j’étais persuadé que les connaissances que j’avais acquises pouvaient améliorer la situation des réfugiés Sahraouis ».

En novembre 2016, il se lance donc un challenge : concevoir un nouveau type d’habitation. « Dans les camps, les foyers sont précaires. Ils sont essentiellement constitués de masures faites de briques de terre. Le problème est que ces constructions sont recouvertes d’un toit en tôles métalliques. Ces plaques de métal sont arrachées à la première tempête et deviennent réellement dangereuses pour les habitants des camps. Durant l’été, le toit métallique transforme ces habitations en véritables fours. De plus, les rares pluies qui s’abattent sur la Hamada détruisent ces maisonnettes ».

Sa première maison, Tateh l’a construite pour sa grand-mère. Elle était âgée et très malade. « Elle est décédée cet été. Mais je suis fier de lui avoir offert cet abris avant qu’elle ne nous quitte », dit-il tristement.

Comment est venue l’idée des bouteilles en plastique ? « A l’origine, je voulais réaliser une construction en terre dotée d’une coupole nubienne. A l’université de Gran Canaria, j’avais consacré mon mémoire de master à ce type architectural qui remonte à l’antiquité. Mémoire pour lequel j’ai obtenu la note maximale de 10/10. Donc j’ai débuté la construction d’un prototype, celui que devait habiter ma grand-mère, avec des briques de terre ».

Sa première tentative est un échec. Il lance alors un nouveau concept constitué d’un toit végétal. « J’ai rassemblé une grande quantité de bouteilles en plastiques qui, une fois coupées en deux, devaient servir de pots pour des graines de blé. Le but étant d’obtenir une couverture végétale sur le haut de la maison afin d’assurer une protection naturelle contre la chaleur. J’ai échoué une seconde fois, il n’était pas évident de faire pousser du blé par des températures qui dépassent les 50° ». Tateh ne désespère pas pour autant. Il s’est retrouvé avec un tas de bouteilles en plastique…et c’est de là que son idée a pris forme : utiliser les bouteilles comme moyen de construction !

« J’ai commencé par remplir des bouteilles avec du sable que j’ai utilisé pour monter le mur de la maison grâce à un mortier à base de ciment. La forme circulaire de mon prototype, son orientation, la solidité de son toit composé d’une dalle de ciment, faisaient qu’il répondait au cahier des charges que je m’étais assigné : il était résistant au vent et à la pluie torrentielles, offrait une bonne protection contre la chaleur en été et contre le froid glacial des nuits sahariennes, facile et peu onéreux à construire en utilisant une matière nuisible à l’environnement.Rempli de sable, les bouteilles sont beaucoup plus solides que les différents types de briques et de parpaings. J’étais d’autant plus satisfait que ma grand-mère était heureuse d’avoir enfin sa maison indestructible »

Entrepreneur et créateur d’emplois

Pour la population réfugiée, Tateh n’est plus le « fou » qui ramasse des bouteilles dans les poubelles. Ses compétences sont reconnues. On vient de tous les camps pour voir sa maison. La presse commence à s’intéresser à lui. Un jour une délégation du Haut-commissariat aux réfugiés est venue voir le prototype. Après avoir fait vérifier la solidité de la construction par leur architecte, les membres du HCR lui proposent de participer au programme Innovation service. Son projet décroche la troisième place avec à la clé un budget de 60 000 dollars (51 000 euros) pour financer la construction de 25 maisons à travers les camps de réfugiés Sahraouis.

De jeune diplômé chômeur, Tateh devient du jour au lendemain entrepreneur et créateur d’emplois ! « Grâce à cette technique, nous avons démontré que les réfugiés Sahraouis ne vivent pas en marge du monde moderne et qu’ils sont eux aussi concernés par les questions d’ordres écologiques. Malgré nos conditions de vie très difficiles, nous participons activement au recyclage des déchets plastiques ».

Les 25 maisonnettes ont été construites dans les 5 camps de réfugiés de la région de Tindouf puis distribuées à des familles nécessiteuses. L’opération d’attribution a été dirigée par les services du ministère sahraoui de la Famille et du soin. Mariam Salek Hmada, la walia (gouverneur) du camp d’Aousserd explique l’objectif de cette démarche : « les bénéficiaires sont des familles réfugiées pauvres et celles dont un membre est en situation de handicap. Il n’est pas simple d’être un réfugié, mais les choses sont encore beaucoup plus difficiles pour ceux qui sont dans le besoin ou qui souffrent à cause de la maladie. Notre système social est basé sur la solidarité, l’initiative de Tateh est une action concrète envers les membres les plus pauvres de notre communauté ».

Tateh Lahbib Braïka ne compte pas en rester là. Il débutera dans quelques mois une formation d’une année en Allemagne au sein de la Transsolar Academy, afin de parfaire ses compétences d’éco-bâtisseur. Mais Tateh reste lucide quant à l’avenir de son peuple. « Je construis des maisons pour les réfugiés, mais mon peuple n’est pas appelé à rester indéfiniment dans cet endroit désertique. Les Sahraouis sont arrivés dans la Hamada de Tindouf au milieu des années 70, leur objectif est de retrouver leur terre, le Sahara Occidental. Pour ma part, je ne fais qu’apporter un peu de confort et de sécurité aux miens afin qu’ils puissent continuer à résister en attendant l’organisation d’un référendum d’autodétermination ». Optimiste il ajoute « mon rêve le plus cher est de pouvoir construire des maisons au Sahara Occidental ».