Quand la céramique reprend ses lettres de noblesse

15-11-2018
Chokri Ben Nessir

Cluster art de la table à Nabeul

L’aventure a commencé en 2014 avec la mise en place, grâce au soutien financier de l’Union Européenne, d’un Cluster à Nabeul dédié à la céramique, et plus largement à l’art de la table et à la décoration, à un moment où l’artisanat tunisien montrait des signes d’essoufflement. Les résultats, quatre années après, sont plus qu’édifiants.

Nour Bellalouna, artiste-designer et gérante de l’entreprise Belle Lune est l’une des bénéficiaires du cluster. Diplômée des Beaux-Arts, spécialité Arts plastiques, elle aurait pu finir comme des centaines de diplômés tunisiens de cette spécialité, au chômage. Mais c’est grâce à un stage chez un artisan qu’elle a pris goût à la céramique et finira par changer son fusil d’épaule. 

Un tournant dans sa carrière


Encouragée par le chef du projet, elle a transformé une pièce de sa maison en atelier de création. Quand elle vous reçoit dans son modeste atelier, elle vous suit du regard pour voir si l’une de ses œuvres qui couvrent les murs, vous interpelle. « Si mon design n’interpelle personne, c’est que j’ai échoué » explique-t-elle. « Après la réalisation d’un nouveau design, je procède à ma propre évaluation, j’analyse mes œuvres dans le détail » assure-t-elle. 
Tout en coloriant un article qui fait partie d’une commande européenne,  elle avoue que le cluster a changé sa vie. «Avant, je travaillais le style classique tunisien. Grâce aux formations en design du cluster, j’ai pu développer de nouvelles collections», affirme-t-elle. Studieuse et appliquée, elle maitrise mieux la matière depuis sa mise en relation avec les artisans, fait exploser la lumière, pétrifie les couleurs, multiplie les supports et passe sans peine d’une technique à une autre au point de flouer l’œil du critique.  Même ses collègues designers se plantent parfois en évoquant la technique utilisée. 


 « Je suis une artiste et rapidement la qualité de mes travaux  m’a valu  des commandes fermes de la part des firmes les plus prestigieuses en Tunisie et à l’étranger » souffle-t-elle des bouts des lèvres.  C’est que  «la participation à la Foire de Strasbourg a été un tournant dans ma carrière», témoigne Nour Bellalouna. En effet, « le cluster a permis aux bénéficiaires de participer à plus de 20 expositions et foires nationales et internationales » souligne Talel Sahmim, coordinateur national du projet Med Créative Tunisia, un  projet financé par l’union Européenne.


« Grâce à ce programme j’ai appris de nouvelles techniques artistiques, mais aussi j’ai appris à maîtriser toute la chaîne de l’export», révèle-t-elle. De plus, «Le contact direct avec la clientèle européenne à Strasbourg m’a permis de tester la valeur de mes produits», confirme l’artisane. 
Cet état d’esprit a largement contribué à la renaissance de l’artisanat tunisien qui se développe et retrouve une place de plus en plus grande dans la dynamique économique de la région.   

Plus de visibilité


Dans le même sillage, Mohamed Riadh Zagdane, un artisan de 46 ans, qui compte à son actif plus de vingt ans dans le secteur de l’artisanat, avoue que le cluster lui a permis d’entrer dans un cercle plus vertueux de la production. En effet, ce projet a relevé, selon lui, le niveau de la dextérité manuelle à travers la mise en réseau des artisans avec les designers. « Ce projet représente, aussi,  un excellent support de promotion qui s’étale dans le temps ce qui est de nature à favoriser  une bonne promotion de l’artisanat de la céramique, qui passe certes par un contact direct avec les autres acteurs de la chaine et fournit donc, une occasion pour engager un effort supplémentaire de promotion en vue d’améliorer la production d’un secteur en perte de vitesse depuis quelques années » souligne-t-il. 


Un coup dur mais…
Habib Chabbouh, universitaire, expert, artisan et gérant de la Maison de l’artisan, est l’une des chevilles ouvrières du cluster. Il abonde dans le même sens : « Avant 2015, les artisans ne faisaient que copier des produits de qualité médiocre qu’ils vendaient à des prix bas qui ne couvrent même pas le prix de revient ». « 80% de ces articles bas de gamme, sans valeur ajoutée, faciles à reproduire, s’écoulaient dans les circuits informels et présentaient une forte concurrence déloyale » ajoute-t-il. Mais c’est surtout la crise du secteur touristique qui a secoué le pays en 2015, qui a porté un coup de grâce à l’artisanat du céramique. En effet, il rappelle à ce propos la fermeture des grands ateliers de la céramique en l’occurrence « la Maison de l’artisanat » qui employait 250 personnes ou encore « la Société de la céramique de Nabeul ». Avec la disparition de ces deux entreprises, la région tournait la page de toute une génération d’artisans. 


En 2015, avec la mise en place du Cluster, « on a commencé avec quelques artisans pour étendre les activités à plus de 25 entreprises participantes aujourd’hui ». Selon M.Chabbouh, le projet a permis aux artisans de conjuguer leurs efforts afin de diversifier l’activité, de faire preuve de création et de nouveaux design. Il a aussi contribué à prodiguer assistance et formation à des acteurs qui étaient livrés à eux-mêmes, selon ses propos. 

Le Hub design pour pérenniser le concept

Mais voilà que grâce au Cluster mis en place par l’UE, et financé à hauteur de 700.000 Euros, la ville de Nabeul se dote du premier Hub Design totalement dédié à l’art de la table. Mme Nawel Ben Dhia, manager du Hub, le décrit comme « un centre de travail et de co-working pour les designers et les entreprises ». Selon elle, ce centre inauguré en mai 2018, sert aussi comme « espace d’exposition des nouvelles collections pour favoriser l’exportation des articles d’artisanat ». Cependant, l’objectif premier de ce Hub réside dans la recherche et l’innovation, grâce à un laboratoire équipé qui facilite le prototypage et une bibliothèque équipée d’une banque d’images avec des planches qui datent des années soixante, avec une explication des motifs traditionnels réalisée par un expert en patrimoine.

Cet espace se veut également une sorte d’incubateur pour la création de nouvelles entreprises dans le secteur. Cette assistance technique et tous les autres services gratuits, permettent selon Mme. Ben Dhia, de pérenniser les rapports entre les artisans.

Une nouvelle synergie

C’est grâce à cette nouvelle synergie initiée et soutenue par le  Cluster « Med Creative Tunisia », que le projet a pu, au fil des ans, fédérer  autant les artisans que les chefs d’entreprises ou encore les étudiants, qui ensemble ont pu établir toute la stratégie de développement nécessaire incluant notamment le design de produits, de l’identité visuelle et la communication sur les produits.

Talel Sahmim, coordinateur national du projet Med Creative Tunisia, un  projet financé par l’Union Européenne et qui cible les artisans, les designers, les commerçants et les industriels, outre un comité de pilotage qui regroupe les représentants des bailleurs de fond, les ministères, les structures professionnelles et des membres observateurs, en énumère fièrement les résultats.

« Durant ces quelques années nous avons pu développer la  production de plus de 50 collections, le lancement d’un master professionnel à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Nabeul,  participer à plus de 10 salons locaux et internationaux, mener plusieurs campagnes de sensibilisation pour drainer les jeunes » explique Talel Sahmim.

Il ajoute que les résultats ont été tangibles et s’illustrent par une évolution du chiffre d’affaire des artisans qui a évolué de 20%, par la création de plus de 100 nouveaux postes d’emploi dans le secteur ainsi que par un relèvement du taux d’encadrement.

Il indique par ailleurs que les actions de valorisation, le développement d’une nouvelle technologie d’émaillage, la mise à niveau des entreprises, le réseautage par des services mutualisés, ont permis à la région de redevenir le champion de la céramique en s’octroyant 80% d’exportation des produits de la céramique de la Tunisie, soit un total de 18 millions de dinars.

Beaucoup de chemin parcouru

Que de chemin parcouru depuis. En effet, ce projet pilote initié par l’Union européenne,  où tous les acteurs de la chaine de valeur ont été impliqués,  en regroupant pour la première fois une variété de structures d’appui telles que l’Office National de l’Artisanat, l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Nabeul, le Centre des Métiers d’Art, la Chambre du Commerce et d’Industrie du Cap Bon, des chefs d’entreprises, des artisans et des designers, le cluster Nabeul a permis à ses parties prenantes de conjuguer leurs forces via un échange de savoir-faire et d’expertises unique, favorisant le développement et la valorisation d’un artisanat en danger mais qui a repris ses lettres de noblesse et a repris de sa superbe. 

Vivacité et capacité d’adaptation

Aujourd’hui, on ne peut que s’enorgueillir du fait que Nabeul, ville jardin, capitale de la céramique, qui a inspiré des poètes, des écrivains, des romanciers, depuis le grand jour jusqu’au dernier des rimailleurs, retrouve de sa superbe grâce à la renaissance de cet artisanat constitué d’entrepreneurs qui investissent sur leur propre savoir-faire et dépositaires de traditions anciennes, de techniques éprouvées, d’une culture qu’ils enrichissent et adaptent au gré des évolutions de la société et des goûts de leur clientèle.

Quand on sait que l’art de la céramique à Nabeul, qui étonne par sa vivacité et par sa capacité d’adaptation à la modernité, qui emploie 350 mille artisans et contribue à hauteur de 3,9 % au PIB, est confronté à une grave crise, depuis la chute du secteur touristique en 2015 et que plusieurs artisans ont été acculés à fermer boutique, à cause de la morosité ambiante dans le tourisme et à cause des troubles sociaux et des attentats terroristes qui avaient secoué le pays à l’époque mais aussi à cause d’une filière qui souffre encore de stéréotypes sur ses produits et qui est réputée délaissée par les jeunes, car elle présente peu de perspectives de carrières, on ne peut que se féliciter que le Cluster art de la table, un rare succès dans un océan de projets mal aboutis, a arraché de justesse l’artisanat de la céramique à Nabeul à la faillite et à l'amnésie.

En effet, grâce à cette initiative le savoir-faire des artisans Nabeuléens se perpétue aujourd'hui au cœur de la ville qui arbore aujourd’hui fièrement ses articles de céramique et étale une panoplie de nouvelles collections d’articles en céramique sollicités par les meilleurs salons et foires dédiés à l’art de la table. La ville a repris sa dynamique économique après avoir mis le secteur au diapason  des évolutions avec une adaptation à la vie moderne et aux attentes des consommateurs et un recours fréquent aux nouvelles technologies pour générer de nouveaux projets et de nouveaux services qui façonneront l’artisanat de demain, tourné résolument vers l’avenir.

 

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