Hayati : donner du rêve à travers un objectif

18-12-2017
Mohammad Ben Hussein

Le programme photo Hayati désigne un nouveau projet éducatif destiné à promouvoir la cohabitation et l’estime de soi parmi les enfants des écoles publiques jordaniennes qui accueillent actuellement des milliers de réfugiés. Dans le cadre de cette initiative financée par l’UE, 60 000 photos ont été prises par 500 enfants, dont certaines sont devenues de véritables œuvres d’art et figureront dans un ouvrage spécial exposé au Jordan Museum.

« La photographie m’a appris à regarder le monde avec un œil neuf », explique Fatima Nezar, une jeune Syrienne de 14 ans, élève de l’école élémentaire d’Um Mani’a dans le district densément peuplé de Sweileh, au nord d’Amman.

Le tableau n’a jamais été idyllique pour cette frêle jeune fille. Arrivée en Jordanie il y a plusieurs années depuis Douma, un district déchiré par la guerre près de Damas, Fatima aspirait à trouver le sens de la normalité, une vie sans peur, mais remplie de moments de bonheur. Le bruit des bombes, des sirènes et des attaques à l’arme à feu résonne encore à ses oreilles.

À son arrivée dans sa nouvelle maison dans le district peuplé de Sweileh, la jeune fille a dû faire face à l’accueil hostile de ses camarades — « Personne ne voulait être ami avec moi ni avec les autres enfants syriens », se souvient-elle.

Mais le pire est à présent derrière elle, dit-elle, en expliquant fièrement les nouvelles connaissances en photographie qu’elle a acquises grâce au projet Hayati, qui signifie « Ma vie » en arabe.

La vie de Fatima a pris un tournant positif depuis qu’elle a rejoint d’autres enfants dans ce programme éducatif financé par l’UE, et mis en place par l’organisation Madrasati, une branche du Ministère de l’Éducation, avec le soutien de l’UNICEF et du Musée des Enfants.

Fatima se sent plus impliquée, plus confiante et en paix avec son nouvel environnement, elle est réservée et apparemment heureuse.

Sa compatriote syrienne, Reyam Al Assery a rejoint le cours par curiosité, et elle a finalement appris bien plus de choses sur son environnement que ce qu’elle « aurait pu imaginer ».

« J’aime prendre des photos d’enfants qui jouent dans la rue, de la vie quotidienne et surtout de beaux paysages naturels », explique-t-elle.

« Avant je ne me souciais pas trop de mon environnement, mais maintenant je fais attention à tout ce qui m’entoure ».

 

L’UE soutient l’éducation

Les deux jeunes Syriennes figurent parmi les 500 élèves des écoles publiques qui ont bénéficié du programme mis sur pied dans le contexte d’une première expérience pilote réussie, le livre photo Aya, qui avait impliqué 50 enfants issus des deux communautés.

Depuis le début de la crise syrienne en 2011, plus de 160 000 enfants syriens ont été inscrits dans des écoles publiques locales. Dans un pays qui doit faire face à une pénurie de ressources naturelles et à une économie en difficulté, l’arrivée des réfugiés a imposé de sérieux défis tant aux autorités qu’aux communautés locales.

Selon la Délégation de l’Union européenne à Amman, le Fonds régional d’affectation spéciale de l’UE en réponse à la crise syrienne, le Fonds « Madad », est l’un des instruments clés grâce auquel l’UE met en place son aide à la Jordanie. Ainsi, l’UE fournit, via le Fonds Madad, 250 cours de Masters aux Jordaniens sélectionnés par des groupes caritatifs, comme le Fonds Zakat et Tkiyet Um Ali.

 « Ce projet est un pont pour aider les enfants à mieux se comprendre les uns les autres », explique Job Arts, Attaché et Directeur du Programme pour l’Éducation et la Coopération en faveur de la jeunesse à la Délégation de l’Union européenne.

« Nous aimerions promouvoir cette initiative pour d’autres pays dans la région, mais aussi en Europe où de nombreux réfugiés syriens se sont installés, en particulier en Allemagne et en Suède. »

Dans le cadre du projet Hayati, des enfants issus de 12 gouvernorats à travers toute la Jordanie ont pris plus de 60 000 photos sur des sujets très divers, de la vie quotidienne à l’école et dans la rue aux scènes de la vie avec ses agriculteurs et ses vendeurs, en passant par leurs hobbies et leurs rêves.

« Nous avons remarqué que les enfants, les enseignants et les parents sont enthousiastes à propos du projet Hayati. Cet enthousiasme est peut-être dû à l’absence d’activités extrascolaires, en particulier dans le domaine de la photographie. Nous sommes actuellement en pourparlers avec le Musée des Enfants pour étendre l’exposition dans toute la Jordanie », ajoute Arts.

Depuis que le conflit a éclaté en Syrie, l’UE est fortement déterminée à s’engager dans la campagne « No Lost Generation » et a soutenu l’UNICEF et le Ministère de l’Éducation avec plus de 150 millions d’euros.

Toutefois, en dépit de cette importante contribution de l’UE pour promouvoir la qualité et réduire les taux de décrochage scolaire, « les progrès sont lents », révèlent les responsables de la Délégation de l’Union européenne.

L’extrême pauvreté des réfugiés et des communautés locales a favorisé un taux élevé de décrochage scolaire, particulièrement dans la communauté syrienne.

 

Des enfants universels

Ces dernières décennies, la Jordanie a vu des vagues massives de réfugiés passer ses frontières, avec entre autres des Palestiniens, Irakiens, Syriens, Yéménites et Soudanais, imposant un sérieux défi aux éducateurs, qui tentent de promouvoir la tolérance et la cohabitation.

Saher Fayadh, le directeur de l’école Um Mani’a où l’atelier a été organisé, a déclaré que le projet Hayati avait réussi son premier test haut la main.

« Hayati a donné des valeurs aux enfants, des valeurs qui leur permettent de vivre ensemble, de devenir des enfants universels, de se libérer de la peur des autres, de coopérer et découvrir les droits de l’homme par eux-mêmes, et de devenir productifs. »

« Ce projet a aidé les enfants à se préparer à la vie, leur a inculqué des aptitudes de communication, les a préparés au futur et a construit leur confiance en eux, » explique Fayadh.

Le photographe formateur Khalid Umran s’est dit étonné par les aptitudes des enfants.

« Les élèves de ma classe ont un intérêt commun pour la photographie, ce qui a permis de créer une ambiance fraternelle entre les enfants jordaniens et syriens. »

Le résultat du projet Hayati se concrétise dans l’attitude confiante de Jenan Barakat, une élève de 8e année qui parle comme une star de cinéma.

Jeune fille dynamique et toujours souriante, Barakat s’exprime avec facilité et affiche un degré élevé d’estime de soi quand elle relate son expérience du cours.

 « J’emporte l’appareil photo partout avec moi. Je prends des photos de toutes sortes de choses, petites ou grandes. Le feed-back de mon formateur était excellent, ce qui m’a rendue fière de moi. »

Elle se souvient que certaines personnes ont essayé de la décourager de poursuivre ses cours de photo, mais elle « les a ignorées ».

Barakat veut en apprendre davantage sur la photographie et peut-être devenir photographe professionnelle.

Pour l’instant, elle savoure la liberté que la photo lui a apportée. « J’ai commencé à aimer la photographie. Ma confiance en moi s’est renforcée, je me suis fait de nouveaux amis », raconte-t-elle en partageant les rires de Fatima et d’autres enfants.