Festival européen de théâtre au Liban : quand la ville devient une scène

13-11-2019
Tarek Chemaly

Cofinancé par l’Union européenne, le Festival européen de théâtre au Liban favorise les échanges culturels entre le Liban et l’Union européenne.Avec la participation de plus de 60 artistes et professionnels du théâtre, cet événement fait la promotion de la culture et des droits de l’homme, notamment de la liberté d’expression. Dans les coulisses - pardonnez le jeu de mots -, nous découvrons une riche palette de personnages et d’artistes qui sont venus partager leurs expériences.

Le Théâtre Al Madina est une ruche luxuriante qui ne s’adresse pas vraiment aux personnes timorées. Tant de choses se passent en même temps, et pourtant, d’une certaine façon, il règne un certain ordre dans le chaos. Des personnes entrent et sortent des ateliers. Soudain, une musique se fait entendre, mais c’est simplement quelqu’un qui fait un montage sur un ordinateur, des voix s’élèvent - on craint une dispute - mais elles éclatent ensuite dans un rire chaleureux. Des conversations sont tenues un peu partout. Tous ces gens, artistes, acteurs, scénographes et animateurs d’ateliers participent au Festival européen de théâtre 2019 au Liban.

Une jeune initiative culturelle qui prend forme

La deuxième édition du Festival a proposé 16 jours de théâtre en présence d’artistes venus de Belgique, du Danemark, de France, d’Irlande, d’Italie, d’Allemagne, d’Espagne, de Pologne, de Roumanie et du Liban. Des pièces de théâtre, des ateliers, des tables rondes et des expositions ont composé la riche programmation du festival de cette année qui s’est déroulé du 27 septembre au 12 octobre 2019. Pour l’édition de cette année, les pièces présentées abordaient de nombreux thèmes de portée mondiale, dont la diversité sociale, l’identité et la migration. La dramaturgie, la scénographie, la construction narrative, la fabrication de marionnettes en papier et des ateliers sur les processus créatifs se sont tenus dans les hauts lieux culturels de la ville. L’objectif principal du Festival est de réunir des professionnels du théâtre européens et libanais afin qu’ils participent à des ateliers, jouent des pièces, créent des interactions avec leurs homologues libanais pour partager, confronter et juxtaposer leurs expériences, afin de créer des liens qui se poursuivront à l’avenir.

Les organisateurs : une équipe impliquée et créative

Pour les organisateurs, l’engouement de l’étranger à participer à ce Festival a été tel que neuf ambassades et instituts culturels de l’Union européenne se sont joints à eux pour co-créer le Théâtre européen. « Pour eux (les artistes), le fait d’être au Moyen-Orient, en particulier au Liban, et de nouer des relations avec des professionnels locaux est une expérience unique. En tant qu’organisateurs, notre principale contribution a été de créer un environnement interactif avec le public. Nous avons organisé une session de questions-réponses à la fin des spectacles, afin que le public puisse interagir avec les artistes qui étaient sur scène, partager et échanger sur leurs expériences. Cela donne vraiment vie aux spectacles et les rend plus accessibles et plus humains. »

À qui se demande comment les festivaliers parviennent à se comprendre malgré l’absence de langue commune au sein du festival, il semble que « la communication n’est que verbale à 30 %. Pour le reste, c’est du langage corporel », explique l’un des organisateurs. En effet, lors du dîner organisé pour tous les participants au festival, tous se sont mélangés, sans distinction de langue ou de nationalité.

L’objectif, toujours selon les organisateurs, « est d’initier cet événement, non pas comme une vitrine, mais plutôt comme un point d’entrée, favorisant une forme de développement durable où les relations se prolongeront au fil des ans et les collaborations pourraient se développer à l’avenir. Puis, nous disparaissons en générant un effet d’entraînement en matière de contacts entre pays et cultures. » Quand il s’agit de cultures et de pays, le choix est en effet vaste.

Les workshops du festival

Anne Thuot est directrice de théâtre et animatrice d’atelier. Originaire de Belgique, elle a animé un atelier de huit jours en dramaturgie à l’attention de professionnels libanais – qu’ils soient anthropologues, designers ou professionnels du théâtre. Au Festival européen de théâtre du Liban, elle a « réinventé » Macbeth en l’associant à Beyrouth et au point de vue des participants locaux. « Il s’agit vraiment de cette machine de guerre, des fantômes aussi, et du fait que Macbeth n’aura jamais d’héritiers pour lui succéder au trône. Il s’agit d’un texte classique, sur le pouvoir et ses implications, sur la façon dont il se traduit, que ce soit en Belgique, en France, en Espagne ou au Liban. En Belgique, on se demande ce qu’il convient de faire des lieux qui portent le nom de Léopold II, car ils sont liés à un passé colonialiste. Au Liban, les traces de la guerre, les "fantômes" mentionnés dans Macbeth, sont encore là pour raconter une histoire dont l’issue est connue. Mais est-ce que quelqu’un a écouté ? Mais là encore, avec tous les participants, nous cherchons à trouver des points de convergence, des lieux de rencontre, sur l’histoire, les expériences et la corrélation avec le lieu : Beyrouth, dans ce cas précis. » Sara Samplayo, co-directrice de l’atelier avec Mme Thuot, ajoute : « Il est intéressant de noter que les participants - âgés de 18 à 25 ans - n’ont pas connu la guerre, ils sont donc techniquement la génération de l’après-guerre. Ils ont peut-être un point de vue différent sur la question. »

Repères culturels

Wahid Sui Mahmoud vient du Danemark, mais ses parents ont des racines palestiniennes. Dans le cadre du festival, l’organisation dont il fait partie, C:NTCT, qui réalise un travail innovant sur la narration d’histoires humaines réelles de personnes « ordinaires », a organisé des ateliers destinés aux enfants du camp palestinien de Chatila. À la fin du processus, les enfants sont allés du camp au théâtre pour partager leurs propres histoires avec le public. Les enfants se sont rassemblés autour d’un jeune homme en débardeur dans le hall d’entrée d’Al Madina. Il s’appelle Ali Abdul Amir Najei, il est d’origine libanaise et a fait partie d’un gang au Danemark. Il est animateur actif au sein de l’atelier de M. Mahmoud. Au Danemark, il parcourt le pays en racontant son histoire pour inciter les jeunes à briser le cycle de la violence et à devenir des acteurs du changement dans leurs communautés. M. Abdul Amir Najei a également joué dans la pièce « True Danes » programmée dans le cadre du festival, qui soulève la question de savoir ce que c’est que d’être jeune au Danemark aujourd’hui.

M. Mahmoud s’y connaît en problèmes de communication. En fait, ses premiers efforts de communication ont commencé chez lui. Sa langue principale était le danois suivi de l’arabe, alors que pour ses parents c’était l’inverse. Les malentendus apparaissent donc rapidement, « ce qui me fait penser que, peut-être, aujourd’hui, nous ne prenons pas le temps de connaître la personne derrière la personne. On porte des jugements rapides sur tout et sur tout le monde. » M. Mahmoud dit qu’il connaît aussi des problèmes de communication avec ses propres enfants. Il ajoute : « Leurs repères culturels sont différents des miens. Pas de Fairouz, pas de ceci, pas de cela, donc je dois faire un effort supplémentaire pour leur tendre la main, car ils ne parlent pas du tout l’arabe, malgré mes efforts pour leur apprendre la langue. C’est donc la même situation difficile que j’ai vécue avec mes parents. Mais le changement est inévitable. Il nous suffit de trouver un pont pour le traverser. »

Il montre Ali : « Normalement, si vous me parlez de quelqu’un qui a un passé aussi douteux, j’essaierais de limiter les contacts avec cette personne, mais quand vous apprenez l’histoire de cet homme, voyez de quelle classe socio-économique il vient, quelle pression des pairs il a subie et qui l’a forcé à faire partie de ce gang, l’élément "humain" apparaît subitement. Il en va de même pour la fille sur scène qui souffre de problèmes mentaux. Elle était sur scène avec nous et nous a simplement dit que, avec ses médicaments, elle n’avait aucun problème. Encore une fois, un être humain apparaît, une véritable histoire sans stéréotype, et le public interagit et se retrouve dans les personnes sur scène. »

Improvisation 

Borja Luis et Juana Lor animent leur atelier avec du matériel de Brecht. Au milieu de l’atelier, ils ont reconnu que les résultats obtenus étaient déjà fabuleux. Ils viennent d’une compagnie de théâtre du Pays basque en Espagne. M. Luis raconte à quel point il est incroyable qu’il ait réussi à improviser avec quelqu’un qu’il ne connaît pas, et cela s’est révélé parfait, rien que dans la première session. « Il y a cette idée que les Libanais sont surexposés, mais il est intéressant de voir qu’ils peuvent entrer dans le personnage et se l’approprier si rapidement et ne faire qu’un avec lui. Brecht, avec sa capacité à omettre les noms des personnages, est idéal dans cette perspective pour les participants », explique Mme Lor.

Ce qui unit tous ces ateliers, c’est leur capacité à fusionner les perspectives européennes et les expériences locales, et la manière dont le festival financé par l’Union européenne joue un rôle d’intermédiaire dans cette expérience, qui vise à encourager la collaboration entre professionnels et à renforcer le lien artistique eurolibanais à l’avenir.

En passant par le hall d’entrée avant de sortir de l’Al Madina, nous avons dû entendre quatre langues différentes, dont deux au sein du même groupe. L’homme qui, au début, paraissait endormi, gesticulait désormais avec euphorie pour illustrer sa blague, qui fit éclater de rire la fille à qui il parlait. Quand nous sommes arrivés dans la rue Hamra, la ville entière ressemblait soudainement à une scène ambulante où les gens semblaient jouer un rôle dans des pièces racontant leur propre vie, dans des personnages les représentant.