Développement de clusters dans les industries culturelles et créatives dans le sud de la Méditerranée

14-06-2018
Tarek Hafid

Les dinandiers de Constantine s’ouvrent à de nouveaux horizons

Lancé en 2014, le projet régional de « Développement de clusters dans les industries culturelles et créatives dans le sud de la Méditerranée », co-financé par l’Union européenne et l’Agence italienne de coopération au développement, donne un nouveau souffle à l’artisanat de la dinanderie à Constantine. Mis en œuvre par l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI), ce cluster est le résultat d’une étroite collaboration entre le gouvernement algérien, les collectivités locales, des universitaires et les artisans dinandiers.

C’est à la force du maillet et du ciseau que Chamia Makhzer, 57 ans, s’est taillé une place dans le monde masculin des dinandiers de l’antique Cirta. Mère de 4 enfants, Chamia a longtemps réalisé de petits accessoires destinés aux mariées avant de se lancer dans le travail du cuivre. « Je me suis inscrite en 2013 à une formation de dinanderie organisée par la chambre de l’Artisanat et des métiers de Constantine. J’étais la seule femme de la promotion. Au début, les hommes étaient plutôt étonnés de me voir participer aux cours et aux stages de perfectionnement. Pour moi, c’était un véritable challenge. Et j’estime l’avoir remporté », dit-elle en martelant des écailles de truites - un des symboles de la ville de Constantine - sur une pièce de cuivre rouge.

Chamia n’a pas d’atelier. Lorsqu’elle a des commandes, elle se rend au Bardo, le quartier des dinandiers, pour les réaliser chez un des artisans. « Les dinandiers sont devenus ma deuxième famille, certains m’offrent la possibilité de travailler avec leurs outils. Mon rêve serait d’avoir mon propre atelier, d’être totalement indépendante et de pouvoir transmettre mon savoir à d’autres femmes », note-t-elle en souriant.

Un art plusieurs fois centenaire

Depuis 2014, l’art traditionnel de la dinanderie connait une véritable révolution grâce au projet de « Développement de clusters dans les industries culturelles et créatives dans le sud de la Méditerranée ». Co-financé par l’Union européenne et l’Agence italienne de coopération au développement (à hauteur de cinq millions six cent mille euros pour l’ensemble des pays de la rive Sud de la Méditerranée), ce projet a été mis en œuvre par l’ONUDI et le gouvernement algérien.  

« Nous sommes face à des dinandiers qui maitrisent un art plusieurs fois centenaire. Chaque pièce est unique, car totalement fabriquée à la main. Mais il était important d’intervenir de façon à ce qu’ils acquièrent des compétences en matière de design et de marketing », explique Nacerdine Benarab, directeur de la Chambre de l’artisanat et des métiers de Constantine. Selon lui, le projet de cluster est une véritable aubaine. « Par le passé, nous avions lancé d’autres programmes, notamment celui dédié à la création de ‘Systèmes productifs locaux’, qui est également une initiative de l’Union européenne. Le concept de cluster intervient donc dans la continuité des précédentes actions, nous sommes passés à un niveau supérieur afin de répondre aux attentes des artisans et pour mettre en valeur leur savoir-faire ».

Merveilleuse Cirta

Cette opportunité, les dinandiers du Bardo ont été nombreux à la saisir. A l’instar de Messaoud Lecheheb - Charif pour ses amis – (37 ans), un des plus jeunes artisans de Constantine. Artiste-né, il a très vite compris que la créativité est une valeur qui lui donnera accès à une clientèle plus large, notamment au niveau international. On retrouve sa touche unique dans certaines pièces d’arts réalisées dans le cadre de la collection Merveilleuse Cirta qui a mis en avant l’histoire de la ville à travers les influences berbère, romaine, arabo-islamique et ottomane.

« J’ai collaboré avec des designers pour fabriquer les pièces de cette collection qui a été présentée en Europe. Je fabrique depuis mon plus jeune âge des ustensiles et des objets décoratifs pour une clientèle locale, mais cette fois-ci j’ai travaillé avec des professionnels pour développer des produits destinés à une clientèle particulièrement exigeante », reconnait Charif. Cette méthode de travail a permis de créer un partenariat avec des designers algériens et étrangers et de renforcer les liens entre les artisans. Ainsi, Chamia et Charif ont collaboré sur les pièces Walima et Gaada, composées de coupelles et de cuillères en cuivre rouge réhaussées de pompons de soie écarlate. Notons que la collection Merveilleuse Cirta a été exposée, en 2017, au Salon international Maisons et objets de Paris, au Salon international de l'Artisanat d'Alger et au Palais Rasumofsky à Vienne.

Approche scientifique

Le cluster culturel et créatif de Constantine est bien plus qu’un simple projet de soutien aux artisans. En plus des axes liés à la formation des dinandiers dans plusieurs spécialités, ses initiateurs se sont également attelés à lancer des passerelles avec le monde scientifique. L’Université Constantine 3 - Salah Boubnider s’est penchée sur certains aspects liés aux conditions de travail et à l’environnement des dinandiers. Ainsi, la faculté de médecine a réalisé une étude sur les conséquences des produits chimiques qui nuisent à la santé des artisans. « Le laboratoire de santé du travail a également étudié les effets du bruit et les risques liés à la position de travail des dinandiers. Ce laboratoire doit remettre une série de propositions concrètes afin de remédier aux différents problèmes de santé », indique le professeur Chawki Bennabes, vice-recteur de l’université Constantine 3. La faculté des Sciences de la terre s’est, quant à elle, intéressée à l’épineuse question de la pollution des sols du Bardo et des eaux de l’oued Rummel qui se trouve en contrebas du quartier. Par ailleurs, des chercheurs et des étudiants de la faculté d’Arts et culture de ce pôle universitaire étudient la signification des différents symboles qui figurent sur les pièces de dinanderies constantinoises et que les artisans reproduisent depuis des générations. « Le projet de cluster nous a offert des champs de recherches scientifiques insoupçonnables. A l’instar des questions d’ordre urbanistique puisque les résultats des travaux des facultés de notre université permettront de dessiner le futur quartier des artisans qui est appelé à devenir un pôle touristique important de la ville de Constantine », assure le professeur Chawki Bennabes.

Réplication

Cette question des futurs ateliers de dinandiers est au cœur du développement de ce cluster. « L’atelier de travail est un élément-clé de la réussite des artisans. C’est d’autant plus vrai à Constantine où le quartier des dinandiers est un espace social de premier plan, il suffit d’apporter quelques correctifs pour qu’il devienne un espace touristique de grande valeur », précise Choukri Benzarour, directeur général de l’artisanat au ministère du Tourisme et de l’artisanat. Selon lui, l’option qui pourrait être retenue serait de mettre à la disposition des artisans un immeuble de trois étages, situé dans la nouvelle ville Ali Mendjeli (distante d’une quinzaine de kilomètres de Constantine), qui devrait abriter des locaux provisoires en attendant la réhabilitation du Bardo. « Les autorités locales, notamment la wilaya (préfecture), sont pleinement engagées dans la recherche de solutions l’installation de ces artisans », dit-il.

Sur le plan institutionnel, la mise en œuvre du cluster de Constantine - ainsi que celui de Batna destiné aux artisans bijoutiers - est en passe de devenir un modèle pour le gouvernement. En effet, dans le cadre de sa nouvelle politique économique, l’Etat algérien a décidé de créer des regroupements d’entreprises par secteur d’activité.

Le modèle de clusters tel que défini par ce projet de l’Union européenne est arrivé à point nommé, comme le constate Abdellah Telaïlia, chef de la division de l’attractivité de l’investissement au ministère de l’Industrie et des mines. « Ce modèle offre une meilleure organisation aux artisans tout en renforçant leurs capacités afin qu’ils puissent préserver leurs métiers traditionnels et faciliter l’accès de leurs produits vers d’autres marchés. Cette stratégie a d’ailleurs été présentée lors de la conférence régionale « Créativité, Emploi et Développement économique local dans le Sud de la Méditerranée » qui s’est tenue à Alger au mois de novembre 2017. Et ce qui est valable pour le secteur de l’artisanat l’est aussi pour celui, plus lourd, de l’industrie. La réplication est donc possible dans le domaine de l’automobile et du textile en créant des interconnexions entre tous les acteurs.

Gardiens d’une tradition ancestrale

De leur côté, les membres du bureau d’Alger de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel ne manquent pas de faire part de leur satisfecit. Meriem Terki, coordinatrice du projet, note que « les principaux objectifs ont été atteints par les deux clusters développés en Algérie ». « Nous sommes d’autant plus optimistes depuis que l’Union européenne a décidé de prolonger le projet jusqu’à 2019. Cela nous permettra de renforcer les coopératives d’artisans et, surtout, d’axer nos efforts sur les aspects marketing et communicationnels pour exporter les produits artisanaux algériens dans d’autres continents ». 

Exportation : une opération à laquelle Saoudi Boutchicha, un des plus anciens dinandiers du Bardo, n’a jamais songé. Aujourd’hui, il est fier de savoir que ses plateaux et autres pièces de cuivre finement ciselés ont trouvé preneur au Danemark, en Autriche et aux Etats-Unis. « Nous sommes les gardiens d’une tradition ancestrale et notre devoir est de la transmettre aux nouvelles générations et de la faire connaitre à travers le monde », dit-il en suivant avec attention les gestes appliqués de son fils Abderahmane. La transmission de la dinanderie constantinoise ne s’arrêtera pas…

 

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